40 - " La Raison du plus faible", ouvrage de Jean-Marie Pelt aux éditions Le Livre de Poche

Cher(e)s ami(e)s de Selfarmonia,

J’espère que vous abordez sereinement la rentrée.
Au cours de l’été, nous avons assisté à la recrudescence de conflits violents dans différentes parties du monde (Proche-Orient, Ukraine, Irak,… ). Aussi m’a-t-il semblé opportun, voire pertinent, de réfléchir sur le thème de « La Raison du Plus Faible », titre du bel ouvrage de Jean-Marie Pelt paru en 2009 aux éditions Le Livre de Poche.

En effet, dans la première partie de son livre, le biologiste et penseur explore intelligemment les quatre règnes du monde vivant (bactéries, champignons, végétaux et animaux) en ayant sans cesse à l’esprit la question : l’homme appartient-il au monde animal ou faut-il l’installer dans une sorte de cinquième règne ?
Tandis que dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur nous met en garde : 
« Parmi tous les exemples choisis dans la nature, le dualisme simpliste enfermant une réalité mouvante dans des catégories rigides est pris en défaut. Ce mode de pensée typiquement occidental tend à établir des barrières entre entités opposées : l’homme et la femme, le patron et l’ouvrier, et naturellement le fort et le faible. Or s’en tenir à de telles simplifications, c’est trahir la réalité subtile et complexe du monde vivant où force et faiblesse s’interpénètrent dialectiquement, moyennant des surprises et des retournements toujours possibles. »

A mon sens, le mot « opposées » qu’emploie Jean-Marie Pelt ci-dessus illustre déjà cette simplification dont il parle : car là où l’Occident voit une opposition, l’Orient y décèle plutôt une complémentarité. L’Occident est dualiste avec une logique aristotélicienne du « OU » alors que l’Orient est non dualiste avec une logique taoiste du « ET » (cf. Newsletter Selfarmonia no 25)

Jean-Marie Pelt poursuit sa démonstration en présentant « Une expérience d’un laboratoire en biologie de Nancy, ayant pour but d’étudier les comportements sociaux de 20 populations de 6 rats : chaque groupe fut donc placé dans une cage dont l’unique issue débouchait sur une piscine à traverser nécessairement pour atteindre la nourriture. Le groupe se scinda en deux : les nageurs et les non nageurs. Parmi ceux-ci deux individus malmenaient les nageurs rapportant la nourriture jusqu’à ce qu’ils la lâchent pour s’en emparer. (…) dans chaque groupe, la hiérarchie identique apparaissait : deux exploiteurs, deux exploités, un souffre-douleur, incapable de nager, et un autonome, robuste, ne craignant pas les exploiteurs et indifférent aux exploités. (…) Et lorsque les chercheurs nancéens placèrent les exploiteurs ensemble, la même distribution se reproduisit.
(…) Puis les chercheurs poursuivirent leurs expériences en analysant le niveau de stress des rats à partir de l’étude de leurs sécrétions hormonales : quelle ne fut pas leur surprise de constater que les plus stressés étaient les exploiteurs ! Sans doute ceux-ci redoutaient-ils de perdre leur statut privilégié, ou plus simplement d’être privés de nourriture  en cas de défaillance de leurs affiliés. »

Comme on le voit ici et pour contredire la célèbre fable de Jean de La Fontaine : la raison du plus fort est loin « d’être toujours la meilleure !  ».

Et l’auteur de revenir aux humains et de proposer ensuite : 
« Laissons donc aux citoyens le soin de noter leurs élus par leur vote.Car il est logique qu’au sommet de l’état, la compétition soit vive.Mais au sein du corps social, faisons baisser la vapeur en sorte de gagner en sérénité.Car le coût à payer pour entretenir ce coût de compétition est lourd. Le stress est partout : au travail, dans la rue, à la maison. Il nous épuise. »

Puis Jean-Marie Pelt engage son analyse de philosophe un peu plus loin : 
« Une réaction forte peut être un aveu de faiblesse : ainsi une explosion de colère. A l’inverse, une réaction apparemment faible, le silence face aux injures, témoignera d’une grande force intérieure.(…) Le fort est sûr de lui. Il s’impose sans complexe et se durcit au fur et à mesure de ses expériences.(…)Ceci est un sentiment étranger au faible qui n’a jamais rien su ni connu de cette force primaire animale, brute, parfois bestiale. Sa force, c’est d’avoir vécu, ou plutôt survécu d’épreuve en épreuve, comme porté par une force qui serait venue d’ailleurs, qu’il ne ressent pas comme émanant de lui, puisqu’il n’en éprouve pas les effets. Il sent confusément qu’au-delà de sa faiblesse, il y a plus grand que lui, une force mystérieuse qui lui permet de tenir malgré tout : la nature, la vie, Dieu peut-être… »

Pour reprendre une notion orientale, on retrouverait un peu de ladite force dans le Yang ou principe d’action, et aussi une soi-disant faiblesse dans le Yin, principe de réceptivité, puisque la celle-ci est apparemment plus passive. Il ne faut pas oublier non plus qu’en Orient le rapport au temps est différent. La force du Yang est plus liée à l’immédiateté d’un résultat alors que la force du Yin correspond plus à celle du mûrissement d’un processus. Voilà pourquoi le concept Yang apparaît à nos yeux d’occidentaux plus concrètement terrestre et le Yin plus empreint de spiritualité.

Et Jean-Marie Pelt de poursuivre : «  Mais où se niche donc la faiblesse du fort ? Peut-être dans le fameux « Quand on veut, on peut », adage à prendre avec précaution. Ou bien « Ca passe ou ça casse.(…) Ce faisant, il s’épuise dans sa volonté farouche de devenir toujours plus fort, pour vaincre. Et comme ça résiste encore, il s’empoisonne la vie ; le voici malheureux, désemparé. Remède proposé par toutes les spiritualités : accepter enfin de lâcher prise, de devenir souple…Faible en quelque sorte ? »

J’ajouterais que l’important est de toujours agir en bonne intelligence de situation : il peut être tout à fait judicieux de faire preuve dans certains cas de volonté et de persévérance mais si le résultat n’aboutit pas au terme d’un délai qualifié de « raisonnable », ce n’est pas se montrer faible dans le sens de lâche, ni honteux (sauf pour l’ego) que de lâcher prise et de renoncer, sans arrière goût d’échec ou d’amertume, pour passer à autre chose : en effet, la vie est à mon sens trop courte pour l’entêtement et trop riche de découvertes à effectuer encore.

Aussi terminerai-je cette newsletter par une citation du ministre Edgar Faure qui m’a parue appropriée, puisqu’elle unit les deux concepts : « Avouer ses faiblesses est une grande force » Et venant de la part d’un célèbre homme politique français, cela prend tout son sens, non ?

Helen Monnet