14 - La Conférence d’Helen Monnet du 28 Mai 2010

Le Voyageur contemplant une mer de nuages  de Caspar David Friedrich

Le Voyageur contemplant une mer de nuages 
de Caspar David Friedrich

Cher(e)s ami(e)s de Selfarmonia,

Conférence 28 Mai 2010

Bonjour à tous,

Le Voyageur contemplant une mer de nuages 
de Caspar David Friedrich 

Et merci d’être venus. A chacun d’entre vous. D'ailleurs je pèse mes mots en disant cela : vous comprendrez pourquoi à la fin de cette conférence…
Je vais tenter d’aborder la solitude sous ses principales facettes durant une bonne demie-heure environ. Je citerai différents ouvrages, dont les titres sont inscrits ici. Et ensuite, nous passerons au débat, si vous voulez bien.

Dans nos sociétés dites post-modernes, lorsque la solitude est évoquée, elle fait souvent peur. Et donc, pour fuir cette peur,« nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors » comme disait Blaise Pascal. Pourquoi cette fuite ? Parce qu’on confond la solitude avec l’isolement. L’isolement est une exclusion, et de ce fait, c’est quelque chose de subi. Mais chacun peut choisir de faire de l’isolement une solitude. Et passer alors d’une aliénation à une liberté. C’est ce que je vous propose d’examiner aujourd’hui.

Je vais d’abord essayer de vous faire partager ma petite expérience de la solitude. Pourquoi ? Parce qu’elle m’a apporté et elle continue à m’apporter beaucoup de joie. Et j’aimerais vous faire appréhender les sources de cette joie, vous en faire partager les bienfaits. Très jeune, j’ai été amenée à connaître l’isolement car j’ai été élevée seule. Je l’ai vécu douloureusement et à l’époque, cela m’a paru très injuste. Mon cœur se révoltait. Et puis, il a commencé à s’apaiser le jour où j’ai compris une chose  :
Chaque être humain est seul, parce qu’il est singulier, unique. 
Et son corollaire :
Puisque nous partageons tous cette unicité, il existe une subtile dialectique entre ce qui est Singulier et ce qui est Universel.

D’ailleurs, on retrouve cela dans le mot anglais alone, seul : autrefois ce mot s’écrivait en deux parties, all one, ce qui signifie totalement un.
Alors je me suis dit que je me devais de construire ma propre unicité. Tout d’abord, j’ai essayé de me connaître au plus profond - d’ailleurs je n’ai pas fini évidemment ! - et savoir ce que je voulais vraiment développer dans ma vie, loin des modèles familiaux et du schéma sociétal, qui m’étaient apparemment imposés. Et surtout, en tant qu’être unique, ils ne me correspondaient pas vraiment. J’ai donc choisi l’écriture, qui me semblait LE moyen privilégié de vivre mon unicité. Et peu à peu, au fil du temps, j’ai gagné en indépendance et aussi, surtout, en dignité.

En effet, la prise de conscience de notre unicité permet d’aller au-delà d’une certaine banalisation de notre existence. Elle lui donne ces lettres de noblesse. Elle lui apporte de la force et du panache car elle conduit à une véritable estime de soi. Et c’est essentiellement dans la solitude que l’on peut la mesurer et la développer. 
Mais entendons-nous bien : l’estime de soi n’a rien à voir avec un culte de l’ego, ni avec un quelconque « narcissisme – lequel est un rapport non à soi, mais à son image, par la médiation du regard de l’autre » 
L’estime de soi du solitaire est une amitié, indéfectible, envers celui ou celle que l’on est, à la fois ici et maintenant, et en perpétuel devenir.
D’ailleurs, l’ironie d’Oscar Wilde ne nous dit-elle pas que  « S’estimer soi-même est le seul moyen que nous ayons d’être aimés toute notre vie » ?
En outre, je tiens à préciser que l’estime de soi, vécu grâce à la solitude, n’implique pas de se retrancher du monde. Le philosophe André Comte-Sponville écrit dans son livre « L’amour, la solitude » :
« La solitude n’est pas le refus de l’autre, au contraire : accepter l’autre, c’est l’accepter comme autre (et non comme un appendice, un instrument ou un objet de soi !) et c’est en cela que l’amour, dans sa vérité, est solitude. »

En effet, pourquoi considérer si souvent l’autre comme une entrave ? Cet autre n’est-il pas aussi singulier, aussi unique que nous le sommes ? Or l'unicité se saurait se combattre elle-même. En vivant pleinement sa condition de solitaire intrinsèque, je demeure persuadée que chaque homme soutient celle de l'autre. C’est ce que j’ai tenté de résumer dans ce court poème :

L'AUTRE , L'UNIQUE
Avant lui, rien ne s'est créé.
Après lui, rien ne survivra.
Imprévisible, il est né.
Indéchiffrable, il mourra.

Et de son essence ultime,
Il sera à jamais question.
De son secret le plus intime,
Ne restera...
 que l'intuition.


Lorsqu’on considère l’unicité de l’autre, pleinement, une dynamique différente s'instaure : le monde humain se révèle un puzzle gigantesque, dont l'arrangement des pièces  devient encore plus fascinant. 
D’ailleurs, le philosophe précise  :
« La solitude demeure, non pas à côté de la société, mais en elle et en nous (…) Le plus souvent, nous sommes à la fois tout seuls et tous ensemble. (…) Tout courage vrai, tout amour vrai, même au service de la société, suppose ce rapport lucide à soi, que j’appelle la solitude. L’égoïsme et la socialité vont ensemble ; ensemble la solitude et la générosité »
Dans la conscience de sa propre solitude, la générosité prend tout son sens : elle devient sans hypocrisie ni faux semblants. 
On ne reste pas avec autrui parce qu’on ne supporte pas de demeurer seul : c’est un ennui que l’on ne connaît plus. D’ailleurs, pourquoi les autres mériteraient-ils que l’on soit pour eux une sorte de sangsue sociale ! Vous avez dû remarquer dans votre entourage, combien certains, à force de ne pas vouloir rester seuls, finissent immanquablement par être mal accompagnés ! Et puis ils s’en veulent, ils en veulent à l’autre. Et ils donnent alors raison à Sartre avec son « l’enfer, c’est les autres ! » ou à B. Pascal : « tout le malheur de l’homme vient qu’il ne sache demeurer seul dans une chambre. »

En effet, lorsqu’on assume vraiment sa propre solitude, on accède progressivement à une certaine autonomie affective. On devient exigeant pour soi et on est donc amené, tout naturellement, à mieux gérer ses relations avec autrui ainsi qu’avec les différentes parts de soi-même.
Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement ?

1.mieux gérer ses relations avec autrui :
Faire du ménage régulièrement dans son carnet d’adresses et laisser de côté les relations déséquilibrées en terme d’échange.
(dans lesquelles vous  recevez trop peu de l’autre sans lui apporter vraiment de vous-même) ou toxiques, notamment avec les personnes que la psychologie définies comme « pervers narcissiques » : extrait no psychologies Avril 2009
« Séducteurs, manipulateurs, les pervers narcissiques alternent proclamation d’amitié et conduites sadiques.Une douche écossaise qui fascine et rend accro les victimes potentielles. Si elle s’aimait suffisamment, la proie fuirait immédiatement. Mais généralement, elle doute d’elle-même et n’anticipe pas les coups de griffe. Elle se dit plutôt : quand il me connaîtra mieux, il m’appréciera. » 
Cela ne veut pas forcément dire rompre la relation, mais prendre ses distances avec l’autre. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, plus on atteint la maturité affective dans la solitude, moins on se retrouve dans une tour d’ivoire, bien au contraire : on attire d’autres types de personnes, avec lesquelles on entretient très vite des relations moins superficielles, plus authentiques

2. mieux gérer ses relations avec les différentes parties de soi-même :
En effet, en chacun de nous co-existent plusieurs sous-personnalités, et notamment C’est ce qu’on appelle « les ressources parentales » : c’est à dire le bon père ou la bonne mère intérieurs, sur lesquels on peut s’appuyer. En général, ils diffèrent sensiblement de nos parents réels. Ce sont des qualités développés par l’expérience. On peut les schématiser ainsi : la bonne mère dorlote et réconforte, le bon père apporte la dynamique et la fierté du battant.
Dans son livre « l’Esprit de solitude », Jacqueline Kelen écrit :
« Quand je me retrouve seule, je n’ai précisément aucun semblable et me découvre sans pareil. Et cela crée des égards et des devoirs »
Les « égards » sont à chercher du côté de la mère intérieure, les « devoirs » du côté du père intérieur. Concrètement, la mère intérieure vous apportera un cocon protecteur ou une forme de contemplation positive. Le père intérieur vous donnera l’envie d’agir de façon courageuse vis à vis d’autrui ou d’entamer par ex. une activité indispensable que vous renâclez à faire (moi c’est confronter quelqu’un qui m’a blessé et classer mes archives)
Et comme la solitude est le lieu de l’auto-vigilance intuitive, on arrive à savoir s’il faut convoquer plutôt l’un ou plutôt l’autre. 
Donc à vous de regarder attentivement ce dont vous avez besoin, moment par moment pour faire appel en vous à une énergie douce ou à une énergie active.
A terme, utiliser ces deux instances apportent ce qu’on appelle une sécurité ontologique, c’est à dire une sécurité psychique, un confort interne qui ne vous abandonne plus. Et c’est cette sécurité qui, au fil du temps, permettra à chacun de remplir sa mission personnelle, ou en d’autres termes, sa vocation d’être.

J’espère que vous commencez à entrevoir d’où ma joie est venue.
Cependant, je ne vous cacherai pas que pour apprivoiser pleinement sa propre solitude, il est nécessaire de franchir une étape, à mon avis essentielle : la pleine acceptation de la mort, de sa propre mort.« Vivre, c’est apprendre à mourir » disait Montaigne dans ses Essais.
Personne en effet, ne peut mourir à votre place. S’y préparer m’a semblé une évidence. 
Chacun a sa façon de faire, puisque chacun est unique.
Voici donc un exercice que j’effectue souvent : après avoir fait le calme en soi, s’imaginer que, dans cinq, dix minutes au plus, on ne sera plus là. Vraiment plus là. On s’auto-raye de la carte et on se met au pied du mur. Et on se demande :
A cet instant de ma mort, quel Essentiel vais-je garder ?  Que vais-je décider de lâcher, pour ne pas me sentir encombré ?
On est alors obligé de se recentrer sur sa véritable nature, sur ce que j’ai appelé sa vocation d’être. Si on se connaît soi-même suffisamment, on ne peut pas trop se raconter d’histoires : on sait très vite ce qu’on a à accomplir - soi et personne d’autre – mais aussi à laisser de côté.
Vous pouvez aussi vous amuser à créer votre devise ou votre épitaphe.
Vous voyez, cette démarche n’a rien de mortifère. Et je peux vous dire qu’après, vous vous sentez libre et empli d’une autre joie, subtile et profonde.
Bien sûr, il ne s’agit pas de faire ça tous les jours, mais assez régulièrement. A votre rythme à vous, puisque vous êtes unique. Justement !

La solitude, c’est aussi, bien sûr, un face à face avec le silence. 
Mais le silence, si on l’observe bien, est loin d’être synonyme de vide. Comme l’écrit si bien Clarissa Pinkola Estés dans son livre « Femmes qui courent avec les loups » : « La solitude n’est pas, comme certains croient, une absence d’énergie ou d’action, mais plutôt une corne d’abondance offerte par l’âme. »
Dans le silence, on peut apprivoiser sa solitude grâce à La méditation. Celle-ci permet d’observer le flux de ses propres pensées et de se découvrir tranquillement, à son rythme. Et à terme de faire le tri de ce qui nous intéresse vraiment et de ce qui n’a guère d’intérêt.

La pratique de la méditation peut être une porte ouverte au spirituel. Chacun a ses convictions en la matière, donc, par respect pour les vôtres, je ne m’étendrai pas là-dessus. Même si, bien sûr, il y aurait beaucoup de choses à dire…
Je citerai juste de nouveau Jacqueline Kelen : «  L’intériorité que l’on découvre dans la solitude, est une attention au monde, une gratitude aussi ». Et la gratitude mène tout droit à la joie.

Je vais donc plutôt évoquer le silence comme une porte ouverte, permettant de goûter intensément au plaisir sensoriel des petits riens qui font tout :
Voici quelques suggestions, à vous d’inventer les vôtres :
Prendre soin de son corps : le rendre beau par tous les moyens possibles – et dieu sait s’ils sont nombreux de nos jours- lui donner à goûter des mets à la fois savoureux et qui lui conviennent vraiment, lui faire accomplir un exercice ludique et savamment dosé.
Jouir de la nature : caresser un pétale de fleur, étreindre un tronc d’arbre, imiter le chant d’un oiseau pour converser avec lui, fermer les yeux et ressentir le passage du vent sur sa peau ou la chaleur du soleil y pénétrer,…
Créer : écrire à soi-même ou aux autres, leur exprimer l’indicible, quitte à brûler ce qu’on vient d’écrire si l’on ne veut pas garder trace d’une certaine violence : écouter le crépitement apaisant de la flamme tordant le papier.
Dessiner ou peindre ou calligraphier une impression ou une émotion fugitive ou un souvenir, écouter ses vibrations corporelles puis laisser s’échapper de façon spontanée et instinctive des sons intérieurs, provenant successivement de différentes parties du corps. 

Parfois des larmes viendront. Ne pas en avoir peur – et surtout pas vous messieurs ! 
Prenez le temps de les sentir couler de vos yeux sur vos joues et vous verrez : une fois délivrées, une joie émergera, c’est sûr, celle du soulagement ou de la lucidité, c’est selon.

Conclusion :
Voilà. En ces temps agités, il m’a semblé important de redéfinir la solitude comme un moyen habile de retrouver la totalité en soi. 
S’abstraire de la folie du monde en mettant de côté la dispersion à laquelle nous oblige trop souvent la soi-disant « civilisation », m’a paru une saine démarche que chaque personne se doit à elle-même, si elle veut un tant soit peu se respecter…pour ensuite respecter vraiment autrui.
Il est clair que je ne vous demande pas de croire à mes propositions : prenez le temps de les expérimenter, en toute conscience, pour découvrir ces joies.
Mais tout d’abord, l’espace du débat est ouvert !