17 - Serge Mairet, anthropologue, traducteur et spécialiste de la Chine : le Taoïsme

©H. Monnet

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Une fois n’est pas coutume, Selfarmonia ouvre les colonnes de sa newsletter, à Serge Mairet, anthropologue, traducteur et spécialiste de la Chine. Bonne lecture !

L’esprit, c’est le cavalier, le souffle c’est la monture
Alexandra David-Néel

Le Tao Te King du philosophe chinois Lao Tseu (1), que l’on situe généralement au 5ème siècle avant J.C. mais que le savant britannique Joseph Needham juge plus judicieux  de placer au 3ème , expose largement sous une forme métaphorique cette « conduite du souffle », ou daoyin en chinois, que les Taoïstes pratiquaient.
Dans leur quête de la longévité et d’immortalité, ils ont étroitement associé l’esprit (ou la pensée, ou la conscience) à la respiration et au mouvement lent. Cette démarche qui a conduit à une véritable science au sens contemporain du terme, plonge ses racines dans la nuit des temps, en tout cas au temps des premiers agriculteurs, quand l’homme a pris conscience de son appartenance au Grand Tout. 
Les rituels d’invocation pour faire tomber la pluie ou de fertilité (moissons, etc…), menés par les chamanes, furent à n’en pas douter les prémisses d’une future théorie du souffle et d’une compréhension dialectique de la nature (au travers de la transformation perpétuelle de l’énergie, du gazeux au solide en passant par le liquide… ). 
Le souffle (ou Qi) est un fluide qui traverse toute chose. Il appartient non seulement au domaine de la matière et de l’énergie (selon la fameuse équation d’Albert Einstein E=MC2) mais aussi à l’esprit (selon l’univers tridimensionnel de Sri Aurobindo constitué de l’esprit, du mental et de la matière). 
Le but recherché par les Taoïstes (il en était de même en Inde pour les Rishis) était bien d’harmoniser l’esprit, le mental et le corps pour amener l’être à la plénitude de ses possibilités humaines et supra humaines (2). C’est pourquoi le Tao (la Voie), avec son idée de progression tout au long de la vie de l’adepte, est apparu.
L’Occident a tendance à ranger l‘ensemble de ces techniques, qui sont en fait une praxis, dans la catégorie ésotérique voir magique. Pourtant, il s’agit bien de techniques  expérimentales, transmissibles et vérifiables, par conséquent répondant bien aux critères de la science d’aujourd’hui. Lorsque le maître japonais Morihei Ueshiba parle de « vibration de l’âme », il fait référence à un concept que les physiciens connaissent bien (le domaine des Hautes Energies) et qu’ils revendiquent pour le comportement de la matière mais qu’il serait insensé de transposer dans un domaine qui dépasse (pour l’instant !) le cadre de leurs compétences, celui de l’esprit. 
Naturellement, cette conception et les capacités qui en ont découlé (reproductibles, je le répète, puisqu’on peut en observer les mêmes effets de nos jours, plus de vingt-cinq siècles plus tard…) ont abouti à des conclusions philosophiques concernant la vie terrestre totalement déroutantes ou incompréhensibles pour l’occident. Le concept de wu-wei, de non-agir et plus globalement une dialectique que seul le bouddhisme Zen semble avoir intégrée,  peut sembler totalement absurde dans un monde comme le nôtre. C’est sous-estimer - ce que n’a pas fait le grand savant britannique Joseph Needham qui fait des Taoïstes les précurseurs de la science… leur capacité d’observation et de compréhension du Réel .
C’est aussi pour cette raison qu’on les qualifie de philosophes de la Nature. Les choses qualifiées sont à la fois ceci et cela au lieu d’être ceci ou cela ! Il faudra attendre l’avènement de la physique quantique pour donner raison aux Taoïstes. Toute chose porte en soi une dynamique du changement telle que, portée à son extrême, elle se change en son contraire. Et si vous discutez avec David Elbaz, astrophysicien au Commissariat à l’Energie Atomique, qui est aussi un érudit de la pensée chinoise ancienne et un professeur de Tai Ji Quan, il vous répondra que les étoiles et les trous noirs ne font que renvoyer à cette théorie… Sans même évoquer les méridiens d’acupuncture dont le trajet n’est pas matériel (en tout cas invisible…) dont l’énigme, justement, passionne des astrophysiciens de l’envergure de David Elbaz, qui ont leur petite idée sur la question (même s’il ne souhaite pas la rendre publique pour l’instant !)
L’homme a-t-il tout l’univers contenu dans son cerveau, comme le pensent certains, ou est-il parvenu au fil du temps à développer une capacité d’intuition (« vue intérieure », disent les Anglais) des grandes lois qui gouvernent la vie. Ou bien, encore plus audacieux mais pas plus absurde, le travail interne sur le souffle ne leur a-t-il pas permis de se hisser à un niveau de connaissance bien au-delà d’eux-mêmes ?
Personnellement, je pencherais pour la dernière hypothèse car c’est précisément celle de la Voie, pouvant être jalonnée par des mutations débouchant sur une véritable illumination de la nature intrinsèque de l’être au monde…
L’alchimie taoïste procédera comme son étymologie l’indique par une dissolution préalable des éléments durs du corps et par dessus tout, de la force musculaire. C’est là le concept le  plus difficile à comprendre pour l’esprit moderne et pourtant l’énergie primordiale (Yuan Qi) s’oppose à cette force, même dite « interne » Lao Tseu y fait référence et c’est passé tout à fait inaperçu : « l’énergie n’est pas la force des tendons ». 
L’énergie, comme le proclamait le grand lettré Gu Mei Cheng, par ailleurs grand maître de Tai Ji Quan et taoïste exégète de Lao Tseu, est un fluide dont il est impossible de séparer l’aspect spirituel, mental et physique. C’est d’ailleurs la clef des miracles inexplicables pour l’Eglise. 
Revenons à David Elbaz et à l’astrophysique : « Ce que vous voyez, ces milliards de milliards d’étoiles, ne représentent que 0,5% de la totalité de l’univers ». Par conséquent, quand on parle de Qi ou de fluide, la plus grande partie reste de nature inconnue. Pour moi, la « vibration de l’âme », précisément, est un niveau de conscience de l’être qui lui permet d’entrer dans une autre dimension que celle où il vit habituellement. Faut-il parler de pluralité d’univers et même aller jusqu’à imaginer la réalité d’un univers spirituel lié à notre capacité à avoir développé un supra-mental, comme l’exprimait Sri Aurobindo ?
Autre différence par rapport à l’occident et principe très mal compris : la vibration de l’âme s’oppose à la volonté de puissance de l’être, au surhomme... La volonté n’a rien à voir là-dedans. C’est de non-agir, rappelez-vous, qu’ il s’agit. L’homme dont l’âme vibre de concert avec l’univers n’agit pas au sens habituel du terme. Il est agi par le fluide mais c’est son esprit qui le contrôle. 
Il agit, qui plus est, sans effort, ce qui est une absurdité totale pour la pensée occidentale. Car il a abandonné la force, la force de volonté, de contrainte et de violence ! C’est pourquoi les Taoïstes étaient des pacifistes convaincus. De ce fait, ils n’ont pu, politiquement, s’imposer autrement que par une dérive religieuse (à partir de l’ère chrétienne) qui  s’écarte malheureusement du vrai et seul  Tao, qu’on ne peut nommer et par conséquent jamais adorer !

Serge Mairet
pour Selfarmonia

(1)« Mes mots sont faciles à comprendre » au Courrier du Livre 
(2) « Les fondements de la culture indienne », de Sri Aurobindo aux éditions Buchet-Chastel,
Site Internet : www.serge-mairet.com