28 - Christian Le Mellec, consultant et coach senior, écrit sur "Coaching et bouddhisme en entreprise"

© H. Monnet

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Cher(e)s ami(e)s de Selfarmonia,

J'espère que vous avez passé un bel été (même s'il n'est pas encore terminé). En vue de vous inspirer pour la rentrée, j'ai souhaité que Christian Le Mellec, consultant et coach senior, apporte sa contribution à Selfarmonia sous la forme d'un article intitulé "Coaching et bouddhisme en entreprise" :

Si l’entreprise est souvent le lieu de fortes tensions, de stress, et parfois de dommages psycho-sociaux, elle peut aussi être un lieu d’épanouissement, voire de transformation. Le coaching contribue à remettre l’humain au cœur de l’entreprise, et parfois participe à cette transformation, comme y contribue la pratique d’une voie spirituelle, notamment le bouddhisme. 

« Le coaching permet d’apporter un peu d’humanité à l’entreprise », dit François Souweine, l’un des grands coaches français1. Il permet au client de prendre de la hauteur par rapport à une situation problématique, de retrouver un espace qu’il avait perdu, et de puiser en lui de nouvelles réponses. Il s’agit pour une bonne part de lever des freins. L’un de ses apports majeurs, ainsi que la clef de son efficacité, est sans aucun doute la prise en compte de la personne dans sa globalité, dans une  approche holistique. Très souvent, cet accompagnement permet à la personne de reprendre contact avec elle-même, avec ses besoins réels, profonds. Or parmi ceux-ci, les besoins de sens sont particulièrement importants. Quel sens je donne à ma vie ? Quelles sont mes valeurs ? De quelle façon puis-je les mettre en œuvre dans ma vie professionnelle… ? Et plus encore, de quelle façon mon travail est-il en lien avec mon cheminement personnel, mes aspirations spirituelles ? Vincent Lenhardt a élaboré le modèle de «  la colonne vertébrale des neuf niveaux de sens », qui comprend, parmi les plus élevés, ceux relatifs à l’existentiel et au spirituel. Bien vivre dans un monde en perpétuel bouleversement, demande d’aligner ces différents niveaux, de les mettre en cohérence. Il s’agit, dit-il, de mettre l’essentiel (le sens donné à sa vie, le spirituel) au cœur de l’important (l’exercice d’un métier). Dans cette perspective, le coaching est défini comme un accompagnement devant favoriser la croissance de la personne accompagnée. L’homme est ainsi considéré comme un sujet en développement avant d’être un acteur de la performance de l’entreprise. Si notre société de consommation tend à susciter chez l’homme de nouveaux besoins et à le tirer hors de lui-même, le coaching favorise le retour à ses besoins fondamentaux et à son orientation vers l’intérieur. 

Bien sûr, tous les coaches ne développent pas cette sensibilité. Mais d’une part devenir coach exige une transformation de soi, analogue à celle que le coach peut être amené à faire vivre à son client, transformation qui souvent éveille ou amplifie la sensibilité spirituelle. Aussi, bien des coaches partagent cette préoccupation, et j’en ai rencontré beaucoup engagés dans des démarches spirituelles, chrétienne, musulmane ou bouddhiste. D’autre part, un grand nombre de concepts dont le coaching se nourrit, et qu’il a contribué à diffuser, ont été élaborés par différents chercheurs du courant de la psychologie humaniste qui constituent une influence majeure sur le coaching, à côté notamment de la systémique. Je pense entre autres à la Gestalt thérapie de Fritz Perls ou à l’Elément Humain de Will Schutz, deux disciplines qui intègrent la dimension spirituelle chez l’être humain. Il ne faut pas oublier que ces grands courants de recherche en psychologie se sont développés dans les années 50 et 60, de façon privilégiée en Californie, au sein d’un extraordinaire foisonnement d’expériences et de recherches, au moment où l’hindouisme, le soufisme ou le bouddhisme (zen, tibétain ou theravada)  s’implantaient aux Etats-Unis...

Le coaching se trouve, me semble-t-il, dans un rapport étroit avec le bouddhisme. Il postule que la personne accompagnée recèle les ressources nécessaires lui permettant de trouver des solutions à sa problématique. La solution est chez le coaché, dira-t-on. Dans le bouddhisme, chacun recèle la nature de Bouddha, même si c’est à un niveau embryonnaire. La pratique spirituelle a justement pour fonction de développer les qualités d’éveil : générosité, bienveillance, actions positives… Mais ce développement ne se fait que dans la mesure où les voiles qui nous obscurcissent sont levés. Il y a donc un double mouvement qui s’opère, mouvement de développement et de dévoilement. 

De façon concrète, le coaching partage avec le bouddhisme certaines techniques de base. L’écoute bienveillante, telle que définie par Carl Rogers2, est proche de l’attention ouverte et sensible développée dans le bouddhisme. La qualité de présence inconditionnelle, que le psychologue bouddhiste John Welwood3 met en avant, est au cœur de l’efficacité du coaching. Personnellement dans ma pratique du coaching m’est une grande aide le fait de voir en tout homme ou femme un « être sensible », soumis comme moi aux mêmes souffrances et partageant les mêmes espoirs fondamentaux. Et cela est d’autant plus vrai si cette personne m’a été décrite comme ayant un caractère très difficile ou un comportement posant problème pour les autres.  Le bouddhisme insiste sur l’ouverture à tout ce qui est, tout ce qui advient, et sa pratique invite à développer l’ouverture vis-à-vis de tous les êtres. Un tel entraînement permet d’aller au-delà de son cadre de références, ou tout au moins de le relativiser. Cet accueil inconditionnel, cette ouverture s’accompagnent d’un sentiment de compassion essentielle : nous connaîtrons l’un et l’autre la mort, et sans doute la vieillesse et la maladie. Il peut être certes question de confrontation dans le coaching, mais même alors, surtout alors, éprouver une bienveillance fondamentale donne une autre dimension à cette opération. 

En outre, pour le bouddhisme, chaque individualité est un composé de cinq « agrégats », de ce fait il n’y a pas de réalité pérenne, solide, attachée à nous-même, et notre perception d’un moi stable est en définitive une illusion. De même, les phénomènes, dus à des causes externes, sont également dépourvus d’une réalité intrinsèque ; ils se transforment et finissent par disparaître. D’où les notions d’impermanence et d’interdépendance. Travailler comme coach avec cette double perception — non-soi de soi, non-soi des phénomènes —, permet de regarder profondément la situation décrite par la personne accompagnée, de ne pas se laisser submerger par la charge émotionnelle éventuellement présente, et peut-être de mener plus loin la démarche d’accompagnement. Et un dévoilement plus profond peut se produire.

Autre moyen habile, l’entraînement à la méditation apporte le calme mental, donne la possibilité de se centrer entièrement sur l’autre, sans suivre ses propres pensées. Cette attention sans tension, sans attente, favorisée par la méditation, contribue au fait d’être ici et maintenant avec l’autre. C’est la qualité de présence à ce qui est et à l’autre, si essentielle, qui peut alors se développer.

La pratique du bouddhisme, comme toute pratique spirituelle authentique, apporte à la vie dans l’entreprise un respect de l’éthique, mais aussi  davantage de bienveillance et de légèreté dans les relations, et une action collective plus harmonieuse. Le coaching concourt à favoriser l’alignement des personnes qui en bénéficient, à les remettre en contact avec une dimension plus profonde d’elles-mêmes. Ces deux moyens sont en cohérence, et concourent à redonner à l’entreprise, au travailler ensemble, sa dimension essentielle de réalisation de l’être humain dans le respect des autres. Et l’exercice du coaching est encore amplifié par la pratique du bouddhisme, qui outre sa connaissance précise de l’être humain, met à sa disposition des techniques profondes, ainsi qu’une qualité d’inspiration rare, pour le bien de tous.

Christian Le Mellec, 
coach certifié Coach and Team et International Coach Federation (ACC), est également éditeur.


1.    François Souweine a créé avec Noëlle Philippe et François Delivré l’Académie du coaching.
2.    Le développement de la personne, Carl Rogers, Interéditions/Dunod 1968.
3.    Pour une psychologie de l’éveil, John Welwood, La Table ronde, 2003.
4.    « Le Dharma dans la vie professionnelle : moins d'ego pour plus d'harmonie », Jean-Claude Perrin in Une vision spirituelle de la crise économique, Yves Michel éditeur, 2012.